"Les orages en montagnes, c’est comme les cours. Moins y'en a mieux tu te portes" - Gandhi
Cette maxime qui nous a toujours intrigué, elle a vraiment pris tout son sens pendant nos 2 semaines d’alpi de début juillet. Avides de sommets après une longue session d’exams, on a essayé de slalomer tant bien que mal entre les nombreux cumulonimbus qui s’appropriaient égoïstement le ciel chaque fin d’aprèm.
M comme maman, M comme moutarde, M comme aiguille de l'M, oui c’est ça qu’il nous fallait. Un petit sommet pas trop dur qui nous permet de quitter les rues bondées du Chamonix estival et ses randonneurs saucissons full équipés Mammut.
Un petit portage bien lourd comme on les aime et où le corps de Dam lui rappelle qu’il a pas fait de montagne depuis l’été passé, une nuit où tu sais pas trop si t’es sous tente ou dans une soufflerie et voilà qu’on était au pied de l’aiguille de l’M.
T’es un touriste ou tu l’es pas. Du coup on est parti en short de course-à-pied et en s(c)andales et baskets respectivement. Après une journée à faire les lézards sur le granit à l’aplomb de la mer de glace, on s’est retrouvé à descendre à fond de balle le névé, les pieds gelés et les cuissots cramés. Ça tombe bien, les contrastes on kiffe ça !
Après ces petites péripéties, on monte au refuge Albert 1er en vue de gravir le Chardonnet par l’arête Forbes. Cette fois-ci, fini la plaisance. Réveil à 2h du mat’ s’impose pour boucler dans les temps cette course classique mais longue. Très longue pour certains même, en témoigne la cordée qu’on croise à la montée et qui vient de passer 24h là-haut. On est pas trop chaud connaître le même sort, du coup on hâte un peu le pas.
Le début passe sans encombres jusqu’à ce qu’on arrive à la bosse, une section de glace où les cordées qui nous précèdent s’attèlent à faire des longueurs. Avec nos 2 pauvres broches à glace, on est un peu penauds.
Enfin, c’est mieux que rien donc on en visse une et Guillaume part en tête avec l’autre. "Attention où tu mets les pieds Guigs" que je me dis, la chute de 20m sur la broche j’ai pas envie qu’on se la prenne. Mais Guigs en a déjà vu d’autres, on passe la bosse et le lever de soleil vient réchauffer nos petites mains engourdies.
Après le « Ça fait » de circonstance après cette épreuve, nous voilà à zigzaguer, tantôt à gauche, tantôt à droit, tantôt sur le fil de l’arête. Mais surtout à droite. Bref, la vue est superbe et on s’en met plein les yeux. Un petit embouteillage de cordées est le seul bémol à signaler et après 4h de progression on pose fièrement notre cul sur le sommet.
Malheureusement en montagne, le trafic ça se résorbe encore moi moins vite que le ring à l’heure de pointe. Du coup à la descente bah l’embout’, il était toujours là. On passe une bonne heure et demi à poireauter pendant que les autres descendent les 3 maudits rappels qui nous séparent de la rimaye. En arrivant en bas, on est dans les nuages et on se grouille pour rejoindre le refuge avant l’orage.
Le lendemain on se fait une aiguille de Purtscheller en guise de dessert sur Cham avant d’aller saluer nos bons vieux amis les suisses et leurs lingots d’or en forme du Mont Toblerone.
Au théâtre, l’acte I c’est celui où on pose le décor et l’acte II c’est la tragédie, ça part en couille quoi. Eh ben nous c’est un peu pareil.
Le déclencheur c’est notre envie de boucler 5 sommets majeurs de plus de 4000m en 6 jours. Pour ça il faut enchaîner des journées de 13-14h sur des itinéraires pas évidents, bivouaquer en altitude et avoir de la chance avec le temps.
On se rendra compte par après que c’était infaisable en cette 2ème semaine de juillet, mais pour le moment on arrive plein de bonne volonté au refuge du Grand Mountet. Là, on ne peut que être saisi par le décor : un cirque minéral et austère où s’entrechoquent une roche presque noire et des glaciers déchirés. Du refuge, la vue est imprenable sur l’arête des Quatre Ânes, notre objectif du lendemain. C’est un accès direct au sommet de la Dent Blanche, à condition d’arriver à boucler les 1000m de dénivelé qu’il y a depuis l’attaque.
La gardienne nous avertit que c’est un itinéraire peu parcouru, 3-4 cordées par an et souvent plutôt en août. En fin de saison, l’arête est plus sèche et permet une progression plus rapide. Rapide il faut l’être, si on veut arriver au bout de cette longue course. Pas le temps de faire des longueurs, il faut avancer en corde tendue tout le temps. On décide d’y aller quand même. Elle est inquiète, elle suivra notre progression aux jumelles pendant la journée.
J’avoue que je dors mal cette nuit-là. Les avertissements de la gardienne tournent en boucle dans ma tête et cette arête me semble de plus en plus longue et austère. Je pense à ma famille, à mes amis, j’ai la boule au ventre. Pour la première fois, je pense, j'appréhende une course. Mais curieusement, au réveil, ma peur a disparu pour laisser place à la détermination. Je suis convaincu qu’on peut le faire.
Au milieu de la nuit, on remonte le glacier le plus droit possible. On évite un champ de crevasse puis on arrive au pied de l’arête. Là il faut remonter un couloir. Il y en a 2. On essaie de juger dans la pénombre quel est celui indiqué par le topo puis on se lance. C’est un peu des éboulis merdiques et on est bien content en arrivant sur l’arête. Puis on tourne notre regard vers le haut et on découvre l’immense arête. Le vent souffle fort. La nuit est claire et il gèle en conséquence. On avance prudemment sur les rochers glissants. La partie supérieure de la montagne est couverte de givre mais on veut aller voir un peu plus loin ce que ça dit. Puis à un moment ça devient assez clair qu’aujourd’hui, ça fait pas. La décision est prise : demi-tour.
On est de retour au refuge vers 9h. La gardienne est super contente de nous voir, elle ne nous voyait plus sur l’arête et elle avait pas pensé à regarder sur le glacier. On plonge dans nos lits qui nous avaient bien manqué pour reprendre notre nuit là où on l’avait mise en pause.
Pas de Couronne Impériale pour cette fois-ci, mais on décide d’aller au Zinalrothorn le lendemain avant de redescendre dans la vallée.
Réveil à 2h. On remonte le glacier en amont du refuge et on atteint l’arête au moment où le soleil se lève derrière le Weisshorn. On dirait qu’ils font un gigantesque feu dans la vallée d’à côté ! Au plus on progresse, au plus le vent se lève. Le rocher est encore givré, mais moins que la veille. À un moment, la cordée qui nous suit fait demi-tour. Merde ça va encore finir en but ?
Je commence à avoir bien froid et on s’arrête pour mettre la grosse doudoune. Wah, c’est déjà mieux. En plus on se trompe juste après de chemin et on se retrouve au soleil et à l’abri du vent. Ça devient carrément bien ici !
Le farniente est de courte durée car de retour sur le fil de l’arête, les nuages nous tombent dessus. On enclenche la 6e, conscients qu’au plus vite on redescend de cette arête au mieux c’est. Et puis soudain on est au sommet. Heureusement qu’il y a la croix parce qu’avec cette purée de pois on pourrait aussi bien être au sommet d’un terril. On repassera pour la vue mais punaise qu’est ce que ça fait du bien de boucler une course.
De retour au refuge on se dit que nos vacances sont quand même un peu crevantes. Réveils en pleine nuit, onglées, vent, orages, on eu notre dose. A partir de maintenant ce sera Club Med, et ça tombe bien parce qu’ils nous reste encore plein de bonnes choses à manger et à boire dans la voiture.
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