À partir de ce jour, je perds toute notion du temps, je délaisse mon carnet de bord pour vivre l’instant présent, le très célèbre Carpe diem des épicuriens .
Malheureusement, je ne retire pour ainsi dire aucun plaisir de cette première journée sur la Kungsleden : le sol, recouvert de glace, me crispe , j’ai du mal à trouver l’équilibre, je tombe, je me relève, je retombe, je peste, je râle, je pleure, je me demande ce que je suis venue faire ici, en Laponie, sur une terre à ce point hostile, une terre que je ne parviens pas à apprivoiser.
Celles et ceux qui me connaissent savent que je renonce rarement et pourtant .... à ce moment bien précis, j’ai envie de faire demi-tour, d’abandonner, ..... « Pourquoi, à quoi bon, .... » me disais-je tout en tâtonnant sur la glace.
Dom, à qui je confie finalement mon sentiment de désespoir, fait preuve de stratégie et me propose de prendre une décision seulement dans quelques kilomètres , à la moitié de l’itinéraire de ce jour : alors seulement je déciderai de soit faire demi-tour, soit continuer. J’accepte sa proposition tout en me demandant si, à ce moment-là, il joue sa carte joker en espérant que, arrivée à la moitié du trajet, je n’aie plus envie de faire demi-tour ou s’il pense réellement que c’eût été une erreur pour moi de renoncer : a-t-il confiance et comprend-il que je surmonterai, finalement, un tel obstacle ? De mon côté, je ne perds pas de vue que, si je décide de faire demi-tour, j’impose cette décision à mes deux partenaires. Je revis alors dans ma tête un flash back de l’été 2014 – un été pourri au niveau météo - où, arrivée au refuge Vallot, dans le massif du Mont Blanc, je suis à deux doigts de renoncer au sommet tant mon corps souffre.
Je ne peux pas, je ne veux pas imposer une telle décision à Dom et Muriel : certes, je n’éprouve aucun plaisir mais mon corps n’est pas à ce point épuisé pour décider d’ abandonner et puis.... je découvrirai au fil des jours à quel point Muriel et Dom témoigneront leur empathie à mon égard, seront attentifs à me soulager en délestant, par exemple, mon sac à dos : ils ont , tour à tour jonglé entre entraide et autonomie. Je n’oublierai pas cette subtile attention et leur en saurai à jamais gré.