Pas de montagne cette année pour moi, c'est l’occasion de partir à la découverte de l’Eiffel dans l’Allemagne voisine. Régis m’accompagne pour cette première exploration. Ce fut tout sauf banal. Quelle mouche nous a donc piqués de partir ainsi à vélo un 12 juillet alors que les bulletins météorologiques annonçaient des pluies torrentielles ?
Nous partons légers avec juste des sacoches derrière la selle et sous la barre centrale. Pendant 85 km nous profitons d’une première journée des plus agréables dans une nature magnifiquement luxuriante : tour du lac de la Gileppe, traversée des Fagnes par la Vennbahn, visite de Montjoie et descente la Rur sauvage jusqu’à l’Obersee. C’est la première fois que je longe la Rur et son potentiel "packraft" ainsi dévoilé m’y reverra. La pluie nous rattrape cependant en fin de journée, nous nous réfugions dans une petite cabane aménagée à cet usage sur les hauteurs du lac.
Il pleut toute la nuit, de très grosses gouttes. Le sol et les chemins se gorgent d'eau. Le lendemain sur le dos de mon coupe-vent jaune, apparaît mystérieusement une ligne verticale noire. Le ton est donné. Protégé au début par la canopée de la forêt de hêtres, le ciel nous tombe sur les épaules et les mollets dès que nous en sortons. Deux heures plus tard, le village de Heimbach nous accueille en héros et nous craquons devant le restaurant "Zur Alten Muhle". J'allume la tenancière en lui commandant une truite aux amande, la spécialité de la maison que son mari a pêchée le matin même. C’est à peine si elle ne m’embrasse pas. Régis en est carrément jaloux, car elle continue à me soigner aux petites oignons et au Riesling. L’hospitalité allemande est sans limite à qui sait s’y prendre. J’avale la truite comme si je dégustais la Rur toute entière, mais c’est surtout le regard pétillant de cette dame que je garderai en mémoire. Il me rappelle celui de ma mère.
Etait-ce la réalité ou l’effet du liquide doré mais j’ai l’impression que le déluge s’est calmé. Nous nous remettons en selle. Le parcours dans les brumes du fond de vallée nous ravit mais la Rur accompagne notre ballade d’un vrombissement de plus en plus menaçant. Une bave blanche dégouline aux creux de ses vagues. Le ciel s’assombrit.
Nous quittons la rivière à Schlagstein pour entamer une dernière montée. Des trombes d’eaux s’abattent sur nous, têtes baissées nous les affrontons. Près du sommet, un « tarp » rapidement dressé entre deux arbres nous abrite. Nous sommes un 14 juillet 2021 dans l’Eiffel et les records de pluviométrie tombent les uns après les autres. Couché à même le sol, j’écoute les gouttes tambouriner sur la toile. Je me métamorphose.
Je ne suis qu’une poussière d’étoile, tombée par hasard sur la terre. La pluie qui dévale sur le tronc d’arbre soutenant notre abri de fortune m’éclabousse. Elle me rappelle combien je suis vivant. Des ronflements émergent d'autres songes allongés à côté de moi. Tout va bien, je ne suis pas seul sur à cette planète de plus en plus déréglée, ensemble nous pourrons nous en sortir.
Il faut se réveiller, repartir sans traîner. Pas de thé ce matin, nous nous arrêterons au prochain village. Nous n’avons plus d’eau potable, c’est un comble après pareille nuit. La route est glissante et monte encore. Je rate l’accrochage de mes chaussures aux pédales et tombe en criant sur le flanc droit.
Une petite vieille promène son chien sous un immense parapluie. Elle me tance dans un allemand sévère : « ce n’est pas un temps pour faire du vélo ». Nos visages se croisent, le village n’est plus loin.
Nous descendons enfin et le GPS nous attire sur un chemin boueux en forte pente. Ma monture de route cale tandis que celle de Régis, un Gravel pur-sang, ne se sent plus et dévale sans entendre mes appels. Je retourne prudemment sur la route, seul.
Une fois dans la vallée les mines se défont, plus inquiètes et préoccupées à monter les meubles à l’étage que disponibles pour me servir un bircher muesli. Des camions militaires et de la protection civile roulent à toute allure pour venir en aide à la population. Les rivières sont sur le point de déborder et depuis des heures déjà, les pompes tentent de vider les caves. L’efficacité allemande n’est pas une légende mais la journée sera longue et prendra tout le monde de court. Je me sens de trop et après quelques échanges de messages avec Régis, la batterie de mon téléphone portable rend l’âme. Il fait trop froid pour m’arrêter plus longtemps et essayer de le retrouver, nous nous reverrons à Jalhay. Je connais ma cave, l’eau peut aussi vite y monter. J'enclenche le grand braquet et fonce sur le route. À Raeren, je m'arrête pour enfin me mettre quelque chose sous la dent. La boulangère m’offre un charmant visage, je ne laisse qu'une flaque d'eau devant son comptoir. Au bistro d'en face, j’avale d’une traite un chocolat chaud et recharge un peu mon téléphone. Les SMS de Régis défilent. Il est toujours bien vivant, sidéré comme moi par ce que nous découvrons et qui s’empire de kilomètre en kilomètre. Même à distance cette aventure nous lie, elle nous fait entrer dans une autre dimension.
En sortant sur bistro, je ne peux résister à l’attrait de la boulangerie. Je reprendrais bien un second petit pain au chocolat pour me donner du courage à reprendre la route. La vendeuse me regarde rentrer avec un large sourire. L’air de rien, elle met deux pains au chocolat dans le sac en me disant gentiment avec un clin d'œil : « ils sont si petits, je vous en mets un second ». Ils sont surtout tellement bons madame et la tendresse que vous me témoigner là est vitale, elle me sèche des pieds à la tête et si je n’avais pas de masque, je vous embrasserais.
A quelques centaines de mètres de là, la rivière passe au-dessus du pont. Un cameraman de la chaîne locale en langue germanique filme la gerbe d’eau que mon passage crée dans les flots. Je doute que cette séquence ridiculement anodine ne passe jamais sur les écrans face au spectacle apocalyptique qui allait se jouer devant les caméras du monde entier.
Je traverse Eupen et y découvre une Vesdre en furie, aussi brune que le chocolat chaud que je viens d’ingurgiter. Le spectacle est impensable. Je traverse la plaine des Câbleries d’Eupen et je sens bien que tout va déborder. J’accélère et arrive à Membach, là où la Gileppe descend du barrage du même nom pour rencontrer la Vesdre en provenance du barrage d’Eupen. J’ai la confirmation de mes craintes, l’eau arrive déjà au niveau de la travée du pont à l'entrée de l’usine Coreman. Des arbres entiers s’engouffrent sur les piliers. Une heure plus tard sous l’œil bienveillant de deux gendarmes arrêtant les voitures, Régis sera la dernière personne à passer sur la route inondée. Deux heures après ils ouvriront les vannes du barrage d’Eupen et ce sera le début de la fin pour Dolhain, Verviers, Pepinster, ...
Je remonte vers Jalhay sous des grains de pluie de plus en plus pesants. L’établissement "Les Pralines Mireille" me saluent d’un ton grave, j'avale goulument la montée vers la Louveterie. Une fois à la maison, je me précipite dans la cave où seulement 5 cm d’eau m’attendent. Rassuré, je décide de prendre une douche pour me réchauffer avant d’agir mais à mon retour le niveau est monté à 40 cm. Les « bear boxes » - celles-là même que nous ont sauvés de la gourmandise des ours en Alaska lors de notre périple sur la John’s River en crue - flottent en se cognant lamentablement les unes contre les autres. J’appelle mon frère à l’aide et j’entreprends de vider la cave de tous les skis, chaussures, packrafts et autres matériels de notre communauté Cap Expé, heureusement bien rangés dans des boîtes en plastique plus ou moins étanches.
En regardant couler l’eau qui sort du tuyau de la pompe que mon frère vient d’installer, je prends conscience qu’elle dévale en droite ligne vers le centre de Verviers. Elle rejoint la rivière qui vient de se former dans les traces d'un tracteur dans la prairie devant la maison. Cette rivière traverse ensuite la route, longe le bois, inonde la cabane du sauna en bas du jardin, enfle encore des débordements de la source et s’engouffre tel un fleuve devenu dans la vallée du Faweux. Gonflé encore par l'eau ruisselante du Cossart, elle fait sortir les carpes des étangs de la Chefnée qui se mettent à nager sur le bitume noir de la route inondée. Cela devient surréaliste. L’eau continue son chemin, charriant tout sur son passage avant de s’engouffrer derrière l’église de Mangombroux, tel un torrent, dans les rues de Verviers, traversant le palais de justice pour finir sa course dans un centre-ville déjà envahi par cette Vesdre complètement déchaînée que nous venons de quitter. Des vies entières basculent en ce moment même et, moi confortablement installé sur le balcon de mes privilèges, je vide les quelques centimètres d’eau qui remplissent ma cave. Je prends conscience comme jamais que par le simple fait de vivre, je participe en fait déjà aux forces cosmiques qui dirigent notre planète. Ces forces ont décidé de s’abattre aujourd'hui sur notre région et c'est terrifiant.
Régis me rejoint et m’aide à sortir tous les skis de l'association de la cave. A part quelques chaussures trempées et sans doute le brûleur de ma chaudière, les dégâts sont dérisoires par rapport au drame qui se joue à quelques kilomètres seulement. Il y a un an et demi, en février 2020, je rentrais de Mongolie avec ce même Régis? Nous y avions filmé un documentaire sur les derniers éleveurs de rennes. Nous étions bien malades et personne ne se faisait encore tester au Covid-19. Nous apprendrons plus tard que nous étions sans doute dans les tous premiers à ramener le virus en Belgique. Une fois toute la cave vidée, les affaires mises à sécher et quelques tranches de pain avalées, nous nous regardons en silence, perdus face à la gravité de ce que les images TV nous dévoilent et qui confirment, en pire, ce que nous avions imaginé en tant que spectateurs privilégiés des prémices de cette catastrophe. Je sais qu’il pense comme moi et partage cette étrange impression désagréable et ridicule à la fois : pour la deuxième fois, n'aurions nous pas ramener la peste au pays ?
Malgré toutes les aventures par lesquelles je suis déjà passé, jamais je n’ai ressenti aussi fortement dans mon corps la puissance des éléments dont nous sommes issus. Jamais je n’ai ressenti avec autant d’acuité l’urgence d’une prise de conscience collective et individuelle de la nécessité de modifier nos modes de vie. Jamais aussi n’ai-je autant apprécié et vu à l’œuvre la fraternité et la solidarité humaine. Grâces à elles, le mystère de la vie perdurera, même si le chemin sera long. Puissions-nous une fois pour toutes arrêter de nous déchirer pour des foutaises. Refusons les forces qui nous divisent et retissons les liens vitaux que ce soit entre pro et anti-vax, rats des villes et rats des champs, végans et chasseurs, étrangers et autochtones, sans papiers et électeurs, homme et femmes, … Acceptons et goûtons avec l’intensité qu’elle mérite la qualité fraternelle de ce pain au chocolat ou de cette truite aux amandes qui nous est si souvent offerte et que, tellement engoncés dans nos certitudes, nous ne voyons bien souvent même plus.
Mes pensées vont à tous ceux qui ont tout perdu dans cette tragédie et aussi à tous ceux qui se sont retroussés et se retroussent encore les manches pour les aider.
Plus d'infos sur cette aventure sur le site de la communauté Cap Expé : https://capexpe.org/expes/dans-loeil-du-cyclone/
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