L'été passé, on s'est mis en tête avec Jib de traverser à la journée Belledonne, le massif alpin juste au-dessus de Grenoble. Pour maximiser nos chances, on avait réservé 2 week-end au mois de mars.
La météo prévoit un temps exécrable le premier WE. Pour le second WE par contre, le temps est au beau fixe depuis quelques jours et les conditions nivologiques sont optimales. Avec la pleine lune en plus, c'est le créneau idéal ! Le vendredi matin je pars donc en stop vers Grenoble. En début de soirée, je retrouve Jib dans le centre et on va chez lui où nous attendent Anne, sa femme enceinte jusqu'aux yeux, et ses 2 enfants.
Pour la traversée, on a décidé de partir à 17h. L'idée c'est d'éviter un maximum les heures chaudes de la journée où la neige est molle et le risque d'avalanche augmente. Du coup après une bonne grasse mat' et une séance de couture de peaux pour ma part, on est sur les ski à 17h pétante à Roche-Béranger (Chamrousse). L'aventure commence par une montée sur piste vers la croix de Chamrousse avant de quitter la foule pour de bon. On est en t-shirt et on avance vite, un peu trop quand on sait ce qui nous attend mais c'est dur de contrôler l'excitation.
On cafouille un peu dans le début de la seconde montée vers le col de Freydanne pour trouver l'itinéraire. Jib l'a optimisé au maximum pour grapiller le plus possible de mètres de dénivelé (avec l'aide de la trace de l'ex-champion de ski-alpinisme Pierre Gignoux). En passant devant le refuge de la Pra, on aperçoit les randonneurs qui prennent leur souper avant d'aller dormir au chaud. Le soleil se couche. C'est marrant de se dire que pour nous la journée vient à peine de commencer !
Arrivés au col, on enlève nos peaux en vitesse pour filer vers l'épaule du Rocher de l'homme puis le col de la mine de fer. On enchaine les montées et les descentes et je me sens super bien. Au col, quelle n'est pas notre surprise de tomber sur un groupe de trois randonneurs qui y ont posé leur tente. C'est cool de croiser des gens au milieu de ces montagnes ! Ils nous annoncent qu'une autre équipe est passé par là pour la traversée il y a une heure. Bah dis donc c'est fréquenté par ici !
On repart sans trop trainer vers la brèche de Roche Fendue. À ce moment-là on est encore en super forme, c'est trop bien de passer d'un col à l'autre comme ça.
Après Roche Fendue, c'est une énorme descente en traversée vers le pas de la Coche qui nous attend. On s'arrête régulièrement pour checker le GPS et s'assurer qu'on suivit bien la trace de maître Gignoux. Une ou deux fois on remonte une dizaine de mètres en escalier pour attraper un raccourcit qui nous permet au final de gagner quelques centaines de mètres de dénivelé... C'est tout ça de pris !
Ensuite, c'est une bonne montée de 900m qui nous attend avant de basculer sur les lacs des 7 Laux. Là-bas, on espère pouvoir remplir nos gourdes qui commencent à s’assécher. Un compte-rendu sur skitour.fr dit que c'était possible il y a 3 jours donc ça devrait le faire... Croisons les doigts.
En y arrivant, je commence à avoir froid et j'enfile toutes mes couches pendant que Jib cherche désespérément une faiblesse dans la glace qui recouvre entièrement le lac. Je suis pas super à l'aise à l'idée de m'aventurer sur celui-ci. Par contre, Jib à l'air beaucoup plus confiant et il va directement sur le lac pour essayer de briser la glace, mais impossible. Il retente à plusieurs endroit, rien n'y fait. Merde on va devoir sortir le réchaud, ça va prendre une plombe !
"Bon je vais juste voir là-bas puis sinon tant pis". Et là, enfin la couche se rompt. À nous l'eau !
À ce stade je suis complétement congelé à le regarder faire, fort reconnaissant qu'il remplisse nos gourdes. J'ai du mal à profiter de cet instant pourtant magique, seuls au milieu de la nuit et du massif baigné dans la lumière intense de la pleine lune.
On entame ensuite la montée vers le sommet de notre parcours : le Rocher Blanc, plus haut sommet skiable du massif. En bougeant, je me réchauffe assez vite. En revanche, c'est maintenant le sommeil qui vient faire des siennes. Je lutte pour ne pas m'endormir sur mes skis. "Ouah j'ai l'impression d'être sur Saturne là". J'avale une nième barre pour essayer de faire passer le coup de mou mais c'est alors l'estomac qui proteste. J'en peux plus de bouffer ces trucs immondes ! Prochaine fois on prévoira ça mieux.
Le massif de Belledonne, c'est un massif orienté selon un axe Nord-Sud. Ça facilite la vie pour l'aspect nivologique de notre traversée puisqu'on monte presque tout le temps sur des faces Sud et on descend des faces Nord. Avec le soleil de ces derniers jours, les faces Sud ont bien transformé. Par une nuit claire comme celle-ci, elles deviennent dures comme du béton. L'avantage c'est qu'on ne s'enfonce pas et que le risque d'avalanche est quasi nul. Par contre, sans couteaux ça glisse bien et il faut s'accrocher sur ses batons à chaque pas pour éviter de zipper. Autant dire qu'à la longue ça crève bien et je le sens particulièrement dans cette montée-ci.
Pour arriver au Rocher Blanc, on met les skis sur le dos et on remonte une arête neigeuse jusqu'au sommet. Ça passe bien cette partie un peu plus alpine. Dans la descente, on a même droit à de la poudreuse, si ça c'est pas du luxe !
Au repautage dans la combe Madame, la vallée est bien encaissée. Je me sens isolé dans un monde sauvage, sans aucun humain aux alentours.
Au départ, on devait partir à 3 avec Julien, un autre belge. Au final, il n'est pas venu. Par contre il est passé quelques jours avant vers les 2 tiers de notre parcours (au col de Comberousse) pour enterrer des vivres près d'un cairn.
Vers 6h, on arrive au cairn en question et on s'empresse de déterrer le trésor. Du fromage, du saucisson et des snickers. Des snickers c'est bien la dernière chose qu'on a envie d'ingurgiter par contre on mord à pleine dent dans le sauciflard ! Qu'est-ce que c'est bon !
À enchainer autant de montées et de descentes, j'ai l'impression aussi géniale par moment que décourageante à d'autres, qu'on continuera à skier pour toujours. Ce moment, avec l'aube qui pointe le bout de son nez, c'est aussi le début de la fin. On commence à voir le bout !
À la fin de cette descente-ci, on arrive au refuge du Merlet. Il y a du monde dans ce minuscule chalet ! Ils sont en train de prendre leur petit déj'. On se fait une petite place sur la table pour préparer les pâtes lyophilisées qu'on a emmené dans nos petits sacs... Elles pourraient bien s'avérer utiles ! On commence à cuisiner puis les gens se mettent à nous poser des questions :
C'est marrant d'arriver dans ce chalet grouillant d'agitation. Après la nuit qu'on a passé on a un peu l'impression de débarquer d'un autre monde.
Une dernière montée nous permet d'accéder à un vallon super sauvage. Là on se rend compte que la fin de l'itinéraire de Gignoux, c'est un peu de la merde. Il y a une partie qui se fait pas très bien à ski et du coup ça bidouille un peu pour arriver à la face Sud des Grands Moulins. Au stade où on en est, on a pas trop envie d'aller s’embêter là dedans pour finalement arriver sur une face Sud qui a beaucoup trop chauffé pour qu'on puisse monter sereinement. Donc on décide de descendre jusqu'à la route au fond de ce vallon-ci et pas le suivant comme initialement prévu. C'était sans compter que la piste qui mène au premier village est interminable. Il ne doit pas y avoir grand monde qui vient ici !
On arrive finalement à Saint Hugon vers midi après environ 60km et 6000m de D+. Jib appelle Roland, un de ses collègues pour qu'il vienne nous chercher dans ce trou perdu. Il nous invite gentillement à manger un bout chez lui avant de nous conduire à la gare qui nous ramènera à Grenoble. Autant dire qu'on s'est vite endormi dans le train !
Merci Jib pour cette aventure extra-ordinaire ! À quand la prochaine ?
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