Je reprends l’écriture interrompue hier. Hier, je n’ai pas pu aller jusqu’au bout de la description du sentiment éprouvé à Alichur. Il y a eu la discussion avec les cyclos et, dès après, l’arrivée du taxi collectif pour Khorog. J’étais embêté, craignant de ne pas être en mesure de me replonger dans l’état d’esprit qui m’animait lorsque j’ai écrit les premières lignes. Qu’à cela ne tienne, je le tente.
Le voyage a été sublimé de par notre isolement parfait, une solitude à deux dans une terra incognita. Au terme d’onze jours de marche à la fois éreintants et nourrissants, les derniers kilomètres nous mènent à travers de larges étendues aux allures de steppe mongole où le regard porte loin et la progression se fait plus lente. « Fais gaffe, me lance Pierre espiègle, c’est dans ce genre d’endroits qu’on rencontre Dieu ! »
Nous arrivons enfin à Alichur. Des maisons aux façades en adobe. Une dame mène deux vaches à l’écart du village où elles trouveront les derniers pâturages avant l’hiver. Des enfants jouent à chat perché près du puits. Une vieille épave de voiture et deux camions désossés de l’ère soviétique. Puis des maisons dispersées dans un désordre parfait. Aucune logique d’agencement n’est perceptible. Il faut dire que ce n’est pas la place qui manque – le village est situé sur un plateau qui s’étend loin vers l’est. Au nord et au sud, les montagnes se tiennent à distance. Du coup chaque personne qui veut se construire une maison doit, j’imagine, choisir librement son lopin de terre. Pas trop près du voisin. Pourtant, ce vent constant, inarrêtable. J’aurais plutôt vu des petites maisons hautes blotties les unes contre les autres et formant un rempart aux éléments. Le village est traversé par la Pamir Highway qui relie Khorog – le chef-lieu des Pamirs – à Murghab et, au-delà, la Chine. Des camions passent qui assurent le commerce sur cette ancienne route de la soie.
Il est midi. Le soleil ne monte déjà plus très haut. Mais la chaleur de ses rayons a un effet instantané sur mon corps qui se prélasse. Assis à même le sol, mes jambes s’étendent et mon dos s’appuie au mur chaud qui m’abrite du vent. Je sonde le soleil du regard. Je prends plaisir à me laisser aveugler. Tout ici porte à l’oisiveté. Je songe à Hermann Hesse.
« En fin de journée, parfois, je reste là à regarder les nuages flottants du soir qui passent exactement à ma hauteur, et j’éprouve alors presque de la joie. Je vois le monde qui repose en bas et je me dis que je peux bien m’en passer. (…) Savoir observer est un art admirable, un art raffiné, utile et souvent très plaisant. J’en ai fait l’expérience en regardant les nuages du soir. » (L'art de l'oisiveté)
Le vent s’est arrêté de souffler. Il fait bon vivre ici. Probablement pas tout le temps ; certainement pas pour tout le monde. Mais en ce moment précis, en ce lieu, c’est le sentiment qui domine. Tout est paisible. Les enfants de l’école improvisent une bataille de boules de neige. Filles contre garçons. Une vieille dame, littéralement pliée en deux, glane les bouses de yak séchées pour alimenter son poêle. Un vieillard m’aborde, le sourire aux lèvres et aux yeux. Il me fait signe de rajouter un vêtement afin de ne pas prendre froid. Je lui réponds que non – qu'il fait chaud contre mon mur. Il me regarde en silence. Longtemps ses yeux restent fixés sur moi. Puis il s’en retourne, clopin-clopant, toujours sans avoir dit le moindre mot.
Près de la route, deux jeunes enfants se servent de quelques tiges métalliques pliées comme d’un traineau et se tirent tour à tour d’un côté à l’autre d’une plaque de verglas. Un groupe d’hommes dans la force de l’âge bavardant à l’abri du « garage ». A la réflexion, cela fait un bon moment qu’ils sont là à ne rien faire que bavarder. Mais, d’ailleurs, qu’y a-t-il à faire ici. Qu’est-ce qui les fait vivre ? La fin de la récréation a sonné. Un des hommes enjoint les retardataires à retourner en classe.
Curieuse impression. Entre quiétude et désœuvrement dans ce hameau de quelques dizaines d’âmes (peut être sont-ils deux ou trois cent). Un endroit perdu. Hors du temps. Hors du monde.
Tout ceci n’est que détails anecdotiques et perceptions personnelles. Je les relate dans une tentative (vouée à l’échec) de retranscrire l’environnement qui a fait surgir un 'ressenti'.