Les seules choses qui nous appartiennent encore sont nos sacs d’à peine plus de 20 kilos représentant notre maison, notre magasin, notre garde-robe et surtout notre garantie de survie. Ce tout petit sac semble soudainement si obsolète face à l’immensité des éléments.
Les uniques personnes qui nous entourent sont les camarades d’expédition. Il n’y a plus qu’eux avec qui partager joies et souffrances. Il n’y a plus qu’eux à qui se livrer. Ces moments de partage, généralement brefs et rares sont par contre d’une intensité inouïe et profonde. C’est justement l’effacement du monde externe qui les rend possibles. Plus de réseau, plus d’Internet, une rupture totale qui perturbe nos prédispositions habituelles à aborder autrui. Nous sommes forcés à réellement rencontrer quelqu’un. Tout comme Grégoire, ce camarade d’expé formidable, avec qui j’ai créé un lien d’amitié unique. C’est avec Greg que nous nous sommes retrouvés seuls et perdus dans des brouillards intenses et c’est avec lui aussi, que nous avons affrontés des froids extrêmes sous tente ou bien exposés aux blizzards.
C’est donc sans questionnement, l’absence momentanée du monde qui nous invite, nous les hommes, à aller vers ceux qui nous entourent sans mensonges, sans prétentions et sans masques. Mais cela nous pousse aussi à se sentir terriblement seuls, tout comme les moments de solitude, partagés entre les rabats de ma chapka où j’ai fini par me sentir tout petit au pied de moi-même.
Oui, le grand nord, c’est aussi se retrouver seul. Seul, confronté à soi-même, confronté à ses monstres, à ses joies. La monotonie de la pratique du ski nordique nous projette au pied de ce ‘grand soi’ intime et effrayant. Le contexte environnant souvent hostile, nous transfère dans un paradigme où le risque est multiplié et surtout où sont ravivés les spectres de la mort prochaine, qui nous pend à tous au nez. Ce contexte environnant hostile, vide, et solitaire fait émerger les questions et pensées inimaginables auparavant. Nos âmes sont mises à nues. Si on s’y laisse emporter, on est invité dans un nouveau narratif personnel et social.
Cette année, dans le grand nord, je pense avoir effleuré les frontières d’une forme de réalité jamais atteinte auparavant. Entre amitié sincère, tempêtes, brouillards intenses, froids extrêmes et paysages délicieux, j’ai rencontré une réalité auparavant submergée par les divers encombrements de notre société : un monde à la fois intérieur et extérieur, personnel et interpersonnel que je n’avais jamais perçu, même si pourtant je l’avais eu sous les yeux durant tant d’expéditions.
Qu’en est-il alors du narratif que nous rencontrons quotidiennement en rue ? Ce narratif imposé par notre mode de vie occidentale n’est-il pas lui-même une réalité qui submerge une approche avec soi-même et avec autrui ?
Après avoir ressenti et réfléchi à ces pensées, du haut de mes deux skis, le retour à Londres fut périlleux. Nouvelle perception des environs. En rue, trop de monde, trop de mouvements, trop de bruit, trop d’agressivités verbales et visuelles, trop de tune, trop de grandes gueules. En bref, une mosaïque d’éléments sans fond et trop souvent vide de contenu. Même sentiment à mon université, stress, compétition, arrogance et surmenage, rendent mes camarades tristes et livides, tels des rameurs qui broient de la watt, sans fin, sans destination. Tout cela m’arrive comme une claque qui m’étourdit encore aujourd’hui. Je ne m’y suis pas tout de suite retrouvé.
Mais au fil des jours, on se réhabitue à la réalité des rues et l’on se réinstalle dans le petit train-train quotidien.
Cette année, je me suis peut-être temporairement perdu. Le tout est de savoir si je me suis perdu là-haut, dans le grand nord, ou bien ici parmi les miens.
Rodolphe Hövell
(Beyrouth, 11/07/2018)