L'expédition démarre à Bruxelles. Il s'agit de faire rentrer tout le matériel et 5 grands gabarits dans une voiture direction Malmö (950km). La route est longue et le vent souffle déjà. Sur la banquette arrière, la victime du milieu choisit entre se casser le dos en deux, ou pivoter sa tête à 45° pour passer sous la pulka.
Ensuite, nous avons 5h de TGV jusque Stockholm suivies d'une nuit douillette dans le train couchette qui rejoint Stockholm à Abisko. Du départ, vendredi à 22h00, jusqu'à l'arrivée, le dimanche matin à 9h00, il aura fallu 35 heures pour atteindre notre destination par les terres. Personnellement, j'ai du plaisir à sentir le trajet, la distance parcourue. L'environnement change, la transformation peut s'opérer dans la tête également.
Le froid est intense
Le soleil s'est couché
La pénombre domine
Nous décidons de nous éloigner d'Abisko pour passer la première nuit. Très vite, la frontale s'impose, je retire une couche et mets les peaux pour tracter la pulka sur la première bosse.
Au fil des expériences vécues sur la Kungsleden, je me suis aperçu que nous traversions des moments fort contrastés. L'environnement hostile l'explique certainement.
Combattre le froid était ma première préoccupation au début de l'expédition. Il était compliqué de s'arrêter plus d'un quart d'heure pour reposer le corps. Très vite, le froid s'empare de nous et il n'y a qu'une solution, se mettre en mouvement. Quand la machine est en route, il nous arrive alors d'avoir trop chaud.
L'exemple ultime du froid-chaud, c'est le sauna de Salka. Passer de +90°C à -20°C, le corps ne comprend pas, l'esprit non plus.
Un matin, au chaud dans la sac de couchage, Hadrien s'aperçoit que le froid de la veille a laissé des traces sur son doigt. L'extrémité est blanche et il n'a plus de sensation, ce sera la première et dernière gelure de l'expédition.
La journée dure 24 heures. 15 heures lors desquelles nous sommes confinés sous une tente ou dans un abris de sécurité et 9 heures sur les skis dans cette immensité. En fin de journée, à l'abris du vent et du froid, le temps est long et laisse place à la conversation et la lecture. Nous nous remémorons de la journée, et regardons la carte pour préparer le lendemain.
Je me souviens d'une matinée de survie. Nous quittions une hutte dans laquelle nous avions passé la nuit. L'objectif est de rejoindre le camp de base sur la trace de la Kungsleden. La hutte est située sur un col, au pied d'une falaise. Le vent s'engouffre et atteint sa vitesse maximale avant de frapper la structure en A de notre hutte. On attend ou on y va? Aucune idée, il n'y a pas de réseau, et nous n'avons pas d'information sur les prévisions météo. Après un tour de table, la conclusion est de se mettre en route quitte à faire demi-tour pour se remettre en sécurité.
On ne voit pas à 20 mètres. Le vent souffle de pleine face à coup de rafale. A chaque rafale, une perte d'équilibre et le ski aval qui pivote pour stabiliser le corps. Quand la rafale est passée, le groupe en fil indienne pouvait se remettre en marche. Cerise sur le gâteau, l'air est chaud et la neige se met à coller au ski. Autre cerise sur la gâteau, la neige s'engouffre dans mon masque par la moindre interstice. J'ai de la buée est ne vois plus rien. Je retire alors mes lunettes de vue sous mon masque. Tout est flou et la visibilité est toujours pourrie, mon équilibre est nul et je m'énerve.
Le lendemain, le vent est tombé et le paysage dégagé. Le froid est revenu et la glisse est au rendez-vous. Nous prenons notre pied.
En plein hiver dans le Grand Nord, lorsque la végétation n'est plus et que le ciel est couvert, le paysage se décline en une palette de nuances de gris. J'apprécie particulièrement cette atmosphère où l'information visuelle est réduite à très peu de chose. Cela laisse de la place aux autres sens que j'exploite si peu dans mon quotidien. Ce spectacle en noir et blanc contraste si fort avec notre société ultra-capitaliste où le regard est stimulé de toute part dans nos rues, nos supermachés ou encore nos écrans.
Plus d'infos sur https://capexpe.org/expes/rando-nordique-kungsleden-fev-22/
© 2026 Récits Cap Expé