Tout juste rentré d’une année de bourlingue à vélo, je contacte Mouss, qui prépare un voyage similaire, pour aller boire un verre. Ca ne va pas être possible, il part faire de la voile et de la grimpe sur coinceurs en Suède pendant deux semaines. Deux choses que je rêve de découvrir, et avec un groupe de bon copains en plus ! Culotté, je demande à tout hasard “Il vous reste une place ?”. Bien que le départ soit dans trois jours, ils sont emballés et me voilà embarqué dans l’aventure !
Le plan, c’est de rejoindre Captain Ursus au Danemark. Il s’est octroyé une année off sur sa “péniche” pour fêter la fin de ses études. Ursus est un ancien de l’ULYC, le kot-à-projet/club de voile de Louvain-la-Neuve, et dompter la houle déchainée à bord d’Ikat n’a plus aucun secret pour lui. Ikat est le nom de notre moyen de locomotion, chambre, cuisine et salon pour les deux semaines à venir - la fameuse péniche !
Le reste de l’équipage est composé de Barto le falaisiste expérimenté et pianiste d’Ikat ainsi que le grand Stan, pêcheur passionné et contremaître du bateau. Avec Mouss le photographe et premier homme à bord, Captain Ursus l’expert champignons et skipper et enfin moi (Tonio) le grimpeur de résine et apprenti barreur, autant vous dire qu’on forme une fine équipe ! On se connaît tous déjà bien via des aventures au Kap Expé, un autre kot de LLN.
“La mer, ça bouge !” - Barto et moi nous en rendons bien vite compte, la traversée du Danemark vers la Suède constitue notre baptême de voile. Ça commence gentiment, comme si la mer ne voulait pas nous brusquer pour nos premiers milles. Cet univers turquoise autour de nous, les sensations grisantes de la navigation, tout est nouveau pour nous, on est comme des enfants excités en pleine découverte.
Puis la houle s’accentue, les vagues se creusent et le fameux mal de mer nous prend. On pâlit, parle moins et Ursus jubile de voir sa team de marins d’eau douce expérimenter les plaisirs du large. Nos estomacs sont déboussolés et on régurgite à plusieurs reprises - le pire c’est quand on change de bord. Le vent emporte le rejet de Barto dans ma barbe, mais dans l’ivresse de la vitesse, j’éclate de rire. On surfe audacieusement sur les vagues ou on plonge dans leur creux. Ursus et Mouss se relaient à la barre, tandis que Barto et moi survivons tant bien que mal avec différentes techniques de marin: jouer aux maracasses, chantonner, fixer le large afin de prévoir les secousses à venir.
En Scandinavie, les falaises se grimpent en trad (= traditionnel) : il n’y a pas de point, même pas un relais, la philosophie ici c’est la conservation du rocher au naturel. Pour t’assurer, tu poses des coinceurs dans les fissures, auxquels tu peux clipper tes dégaines. Des coinceurs, le Cap Expé nous en a prêté plein (merci capexpe.org !), il y en a de toutes les formes et toutes les tailles, un véritable écosystème de métal. Pour Mouss et moi, c’est une grande première. Malgré qu’on commence par des lignes très faciles qui se protègent bien, je suis loin d’être serein dans ma première voie. Pour tester la bonne tenue d’un coinceur, je tire dessus et ZIP, il sort de la fissure ! Surpris et déséquilibré, il m’échappe des mains par la même occasion “Et un de moins”…
Après quelques voies, on prend confiance dans les protections et leur placement : nuts et friends (différents types de coinceurs) n’ont bientôt plus de secret pour nous ! Le second, qui enlève les protections du premier, les teste toujours pour lui fournir un feedback une fois arrivé au-dessus. « Tes nuts étaient béton mec ! » De mon côté, j’apprends beaucoup en manip pour faire des relais à partir de ce qu’on trouve en haut. Souvent des arbres, mais les autres utilisent parfois aussi des « béquets » autour de rochers et les doublent avec des coinceurs.
Durant tout le séjour, personne ne tombe en trad car on grimpe sous notre niveau normal pour être suffisamment à l’aise et ne pas se mettre en danger. Ainsi, chaque mouvement est complètement contrôlé, rien n’est laissé au hasard. C’est très différent de la grimpe sportive, et enrichissant.
L'automne est une saison bien généreuse. En plus des couleurs châtoyantes dont s'habille la flore, la forêt devient un véritable garde-manger pour un gourmet attentif. Ca tombe bien, des gourmets on n'en manque pas à bord ! Etant un équipage impair, et la grimpe se pratiquant souvent à deux, l'un de nous est toujours inoccupé. S'il ne prend pas des photos des autres, il part alors en cueillette : pommes et prunes pour éviter le scorbut (un marin averti en vaut deux), mais aussi girolles, pieds de moutons et bolets pour le plaisir de nos papilles !
Après une bonne journée de grimpe, on ne résiste pas à cette ligne qui nous fait de l’oeil à côté du bateau. Elle surplombe l’eau, et les cartes marines nous confirment qu’il y a assez de fond pour chuter - parfait on rêve de s’essayer au psicobloc ! Ça se grimpe bien, des bacs généreux mais pas aisé avec des pieds trempés. Le niveau idéal pour expérimenter des sensations d’engagement avec quelques mètres de gaz et de l’eau sous les pieds ! Au final on arrive en haut et le saut en vaut le coup - Chris Sharma n’a qu’à bien se tenir, la relève en psicobloc arrive !
La pêche occupe nos journées par temps de pluie. On s’y essaie chaque jour patiemment, avec différents hameçons, techniques, endroits… rien n’y fait, en dix jours on n’a rien attrapé. Le dernier jour, découragés, on jette une dernière fois l’hameçon dans ce qui s’avère être Byzance pour les maquereaux. Très vite ça mord, ça se sent par la tension dans la canne et c’est assez excitant, le maquereau est combattif ! On en attrape parfois 2 en un coup, ou 3, Barto en pêche même 4 et Mouss 5 - à croire qu’ils sont en assemblée générale ! Ordralfabétix serait jaloux de ce qu’on accumule sur le pont, et Obélix de notre festin le soir - notre patience a été récompensée.
Au retour, les conditions sont plus clémentes et le mal de mer, c’est de l’histoire ancienne après avoir passé une bonne dizaine de jours à bord. La mer est si calme que Mouss me hisse au sommet du mât, et moi de lâcher “Les Gau… Les Gaugau… Les Gaulois !” On profite du soleil, joue au poker menteur, Stan se rase pour une imitation de Johnny Hallyday qui nous vaut un bon fou rire, et surtout on enchaine un max de bêtises pour embêter notre capitaine.
Captain Ursus, bon pédagogue, se fait un plaisir de nous initier à ce nouveau monde qu’est la voile. Il nous apprend les noeuds incontournables, nous explique les différents types de voiles, et surtout nous introduit à l’art de la barre. « Le tout, c’est d’anticiper en sentant l’assiette (l’équilibre du bateau) dans ses fesses. » Mouss et Stan se montrent d’emblée très doués.
Quant à moi, après quelques essais maladroits, je “chope le truc” le dernier jour. Jonglant entre l’assiette, la voilure et les « penons » (petits bouts de ficelle sur la voile qui permettent de jauger l’écoulement de l’air), je parviens finalement à juger quand abattre ou lofer (tirer ou pousser la barre). Ca devient presque intuitif, et je prends mon pied à surfer sur les vagues, gîtant à parfois plus de 45 degrés d’inclinaison latérale. J’ai même droit aux félicitations du capitaine, quelle fierté !
On termine la navigation de nuit, l’horizon se revêt d’une toute autre robe. Dans l’obscurité, on distingue le reflet de la lune sur les vagues, les nombreux paquebots, ainsi que les obstacles, dotés de feux de positionnement colorés. La mer est calme, il fait frais mais pas froid, on n’entend que le chant de la mer qui nous berce et nous porte. Au loin, un vieux phare dont on s’approche : il trône au sommet de la petite île à laquelle on s’amarrera. Pour rire, on dit que c’est l’oeil de Sauron qui nous surveille. Doté d’un système savant de lentilles, il ressemble à une boule de feu, nous hypnotise et nous attire. Cette navigation de nuit a quelque chose de magique et apaisant.
Parce qu'on adore le zéro déchet. Et parce que partir en expé avec Mouss, c'est rentrer à la maison avec plein de superbes clichés. Merci vieux ! <3
Plus d'infos sur https://capexpe.org/groups/sail-and-climb-dans-le-bohuslan/
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