L'adrénaline nous boost et à peine tout le monde debout qu'on est réparti. Il est 23h30 et la nuit n’a jamais été si noire. Mes jambes tremblent. Le col est juste là, il faut juste traverser une pente de neige. J'ai peur. Hésitation. Dorsan fonce et je le suis sans trop trainer, en restant prudent. On arrive enfin au col de Fenêtre. Je n'ai jamais vu un vent si violent. 120km/h et je peine vraiment à tenir debout. J'ai l'impression que les flocons gelés qui frappent mon visage le découpent petit à petit. Titubant, je me tire jusqu'au panneau. Il est complètement recouvert de neige gelée. Je casse la glace avec mon poing pour pouvoir checker les indications. Je devine que les autres ne sont pas très loin de moi. Mais c’est peut-être qu’une impression. Le vent qui rugit nous empêche d’ouvrir les yeux correctement. "Si on reste ici on est mort" me crie Flo. Je fais quelques pas, effort surhumain. Je me retourne. À même pas quelques mètres du panneau, on ne l’aperçoit déjà plus. Tout le monde est complètement désorienté. Pierre est persuadé que le panneau est devant nous, alors qu’on vient de s’en éloigner. Quelle direction ? On s'en fou, il faut descendre. Juste descendre sinon on meurt. Aillant la seule frontale assez puissante, c’est moi qui mène le groupe. C’est moi qui dois décider où aller. Pourtant je ne vois rien. Le vent de face m’aveugle complètement. Entre rester là et mourir congelé dans les quelques minutes ou foncer à l’aveugle vers le bas en risquant de tomber d’une falaise, je choisis la solution qui nous offre le plus de chance s’en sortir. Après un dernier regard interrogateur auprès de Flo, je décide de foncer droit devant moi. Ce putain de vent m'empêche de voir quoique ce soit. Je mets alors un bras devant mon visage pour me protéger, et regarde mes pieds. J'essaye juste de faire un pas après l'autre en suivant la pente. La neige glacée est sculptée par le vent. Le terrain est accidenté. Je pourrai très bien courir droit dans un trou sans m’en rendre compte. Tant pis. Descendre. À l'aveugle, j'essaye de courir. Petit à petit on perd de l’altitude. Et comme espéré, le vent faiblit. Ça me redonne de l’espoir. Dans une tranchée ou le vent est légèrement moins fort, je me retourne pour m’assurer que tout le monde suit. Ok ? Je continue à descendre. Je m'enfonce dans la neige jusqu'aux genoux. C'est dur, mais l'instinct de survie est plus fort. Je m'arrête plusieurs fois pour attendre les autres. Antoine est loin derrière. Dorsan à côté de moi est sur le point de craquer. Il est au bord de l'hypothermie. Il veut juste continuer sans attendre, il ne peut pas s'arrêter. Mais il faut attendre les autres, sinon c’est le début de la fin. Il délire et claque des dents. J’ai peur qu’il craque et mette le groupe en danger. J’essaye de le résonner et le prend dans mes bras pour le réchauffer. Cette toute petite vague de chaleur suffit à rallumer son visage. Je vois son regard reprendre vie, il se réveille de son état second.
Aussitôt que les autres nous ont rejoint, je me relance en courant dans la pente. Tant pis pour les avalanches, le peu d'énergie qu'il me reste peut juste me permettre de perdre de l'altitude. Il y a une route en bas. Si on la rejoint, on est en sécurité. Après une descente interminable, la lumière de ma frontale se réfléchit dans un panneau. La route ! Le vent est de nouveau supportable, et on a gagné au moins 10 degrés. Tout le monde est là. C'est la première fois qu'on peut se poser un instant depuis l'avalanche. Ça y est, cette fois, on est sûr de sortir vivant de cette aventure. C'est la première fois que j'en suis persuadé. Une vague d'énergie me gagne, et je ressens la même chose chez tout le monde. Dorsan a retrouvé un peu de vie. Je suis déterminé. Je me mets en route et trace le chemin dans cette neige qui recouvre le macadam par plus d'1m. C'est dur, on s'enfonce fort. Mais je trouve un bon rythme et on avance. Je ne sais pas d'où vient mon énergie, moi qui étais à bout 30min plus tôt. Je marche, je marche en suivant les piquets de la route. On passe le tunnel. L'hospice n'est plus très loin. On passe à côté de plusieurs bâtiments qui sont ensevelis sous la neige. Je suis à bout. Tout à coup j’aperçois une lueur douce au loin. Comme une luciole dans la nuit, elle m'attire et m'apporte une dernière once de courage. Le refuge est là, à moins de 50m. Chaque pas me paraît interminable mais la lumière se rapproche. Ce bâtiment est notre sauveur. Les portes sont ouvertes et une douce chaleur nous accueille. Contraste immense. Entre le bruit assourdissant de la tempête et le calme apaisant. Entre le noir total et cette lumière douce. Entre la neige glaciale sur mon visage et cette chaleur réconfortante. Il est 2h du matin. Dans le hall d'entrée, on enlève la glace qui recouvre nos cils, sourcils, contour de capuche, buff, etc. Je lis dans les regards des autres qu'ils ont traversé la mort. On est vivant, on est en sécurité. C’est fou quand même. Une immense vague de fatigue me prend, et j'ai du mal à tenir sur mes jambes. J'enlève mes couches. Je me rends compte que lors de l'avalanche, la neige s'est incrustée dans le moindre creux de mon sac et entre mes différentes couches. En les enlevant une à une, je mets derrière moi le froid, la peur, la fatigue et les ténèbres. Je descends au vestiaire et je lis sur une plaque suspendue au-dessus de la porte "Heureux ceux qui ont persévéré". Je souris.