Longtemps, Capexpe a permis des expéditions à la conquête des étendues blanches des plateaux norvégiens. Des années à voir des jeunes et moins jeunes se lancer, d’un ski décidé, pour affronter le Grand Nord. Si on ne compte plus les participants, on peut cependant énumérer sur les doigts d’une main celles qui ont tenté l’aventure. De ce constat est née l’idée d’introduire – ou serait ce de mettre à l’épreuve ? –, la gent féminine. Aujourd’hui plus que jamais, il fallait relever le défi. C’est ainsi que ce qui ne devait être qu’une initiation de l’une ou l’autre devint une expé presque exclusivement composée de… nanas. Quatre filles (Alice, Clarinde, Éléonore et Marie) et deux garçons (Rodolphe et Jehan) forment ce nouveau groupe décidé à traverser à ski le Fødalen durant sept jours. Heureusement, les hommes n’en sont pas à leur première aventure de ce genre. Eux sont des grands habitués du concept, mais, pour les autres, la technique du ski de randonnée nordique est loin de leur pratique habituelle. Autre challenge, si certains n’ont plus de secrets l’un pour l’autre, nous ne nous connaissons pas tous. Cependant, une chose est sûre, nous avons déjà comme points communs le gout de l’aventure et l’amour de la nature.
Le départ est prévu le 5 avril 2019 ; alors, pour mettre des visages sur des noms et des personnalités sur des profils, nous décidons de nous retrouver un mois plus tôt le temps d’un weekend pour apprendre à nous connaître et surtout préparer notre expédition. Nous recevons de précieux conseils, traçons notre itinéraire et préparons les repas qui seront lyophilisés. Nouveauté à la carte de cette année, la sauce bolognaise. Nous apprendrons par la suite qu’il est déconseillé de déshydrater des viandes grasses telles que le haché… Vient alors la première décision du groupe, qui sera de conserver ce met ; ce sera à nos risques et périls ! Tout se concrétise et ce qui n’était encore qu’un projet se transforme en réalité. Les consciences doivent se rendre à l’évidence : le compte à rebours est lancé.
C’est revêtus de notre tenue de combat que nous nous envolons pour Bergen. Nous y rejoignons Alice, alors en Erasmus, dont la chambre nous servira de pied à terre. Le matériel y est réparti. Nous sommes lourds, trop lourds ; chaque sac va devoir subir un bon lifting, le moindre superflu ne sera plus. R.I.P les chaufferettes et les bonnes grosses chaussettes de nuit. Plusieurs heures de ferry à travers les fjords nous attendent ensuite, pour nous amener à Flåm, où nous passerons notre première nuit d’acclimatation sous tente. Une bonne mise en situation, qui nous permet de découvrir le fonctionnement du matériel et d’être drillés lorsque les conditions seront moins coopérantes. Première surprise, il est interdit de camper là, on fera donc semblant de ne pas avoir vu le panneau. Deuxième surprise, la pompe d’une des deux bouteilles d’essence est cassée, on fera donc sans. Troisième surprise ? Non, deux c’est déjà bien assez pour un premier jour. Les rôles du montage du campement se définissent, ce sera les garçons à l’installation des tentes et les filles à la cuisine… comme un air de déjà vu. Pas de panique c’est bien l’expérience du terrain qui a été prise en compte et puis les garçons sont à la vaisselle. Mais, au fil des jours, tout s’équilibre et chacun fait ce qu’il y a à faire.
L’excitation monte, nous sommes avides d’espaces blancs et les longues heures de bus sans trace de neige à l’horizon ne font que renforcer notre impatience et nourrir un nouveau sentiment d’angoisse à l’idée de ne jamais la voir apparaître. Quand, soudain, à la sortie d’un tunnel, la grande dame daigne enfin se montrer.
Vient le moment de se lancer. Premiers clics de ski, premières sensations de glisse et premières chutes. Certains retrouvent leurs habitudes, d’autres essaient maladroitement de trouver leurs marques. Chacun doit apprivoiser le poids qu’il a sur le dos. Le défi, tout au long de ce voyage, sera d’atteindre son équilibre, à la fois sur ses skis, dans le groupe et au cœur de cette nature qui peut être si belle et impressionnante à la fois.
Entre le refuge et la tente, il est difficile de faire un choix, chacun ayant ses particularités qui nous font pencher d’un côté et, l’instant d’après, de l’autre. Attention, entendons-nous bien, quand on parle de refuge, c’est le bon, le petit, le vieux, le typique ; sans électricité et sans eau courante. Pour nous en l’occurrence, il s’agissait de varier les plaisirs en alternant les deux types de logement. Le refuge apporte la promesse d’un bon feu de bois, d’un repas à la lumière des chandelles et d’une bonne nuit sous un tas de couvertures. Le voir se dessiner à mesure que l’on s’en approche apporte un sentiment de satisfaction et d’accomplissement après une journée intense. Il est aussi un lieu de rencontre et l’occasion d’échanger avec d’autres aventuriers ou avec des norvégiens. Nous nous souviendrons de l’un d’entre eux, que nous avons dénommé « le champion » et qui nous a particulièrement inspiré. Des suites d’un cancer, il a radicalement changé sa façon de voir la vie et de vivre. Il a lâché prise sur le boulot et s’est recentré sur lui à travers la nature. C’est ainsi qu’il la parcourt en solo, tirant sa pulka et dormant la tête sous les étoiles. Un refuge, c’est donc un lieu plein d’histoires qui, arrimé dans sa montagne, traverse le temps, toujours présent.
La tente quant a elle, c’est la liberté, celle de se poser là où notre route nous mène. Une impression d’être seul au monde et de n’avoir besoin de rien. Un ski qui devient une sardine de tente, le soleil qui remplace une montre. Tout le jeu est de trouver LE poste qui, le matin, en se levant, fera prendre une bonne claque. Et quoi de mieux qu’un grand lac gelé de cinq kilomètres de large. Pas une trace de vie humaine, un regard qui se perd dans cette étendue blanche… et qui n’est tiré de ses songes que par l’immense falaise qui garde cet endroit secret. Heureusement que la couleur jaune de nos deux petites tentes est là pour encore les faire exister dans ce décor irréel. On sait que la nuit sera froide, on nous a annoncé du -30°, alors on met des couches, on se blottit et surtout on remplit notre sac de couchage avec tout ce qu’on a sous la main. Les heures passent entre les rires, les funny fact, les conversations plus profondes et les temps de lecture avec, pour seul bruit, le bourdonnement du réchaud dans ce silence impressionnant.
Les premiers jours, on laisse chacun avancer à son rythme. Mais pour les novices, le ski de randonnée nordique demande un peu de patience et de lâcher prise. Dur dur, de quitter des yeux ses skis pour les poser sur ce paysage pourtant magnifique. Ce qui s’apparente à des pistes vertes et bleues en ski alpin devient, avec le télémark, des pentes rouges et noires. Les virages deviennent des « conversions » et les dérapages contrôlés, des chutes. Le groupe se forme et se déforme à mesure que les écarts se créent et s’effacent entre nous, laissant à chacun le loisir de vivre son moment sans jamais se perdre de vue. Seul avec soi-même, la mécanique du mouvement laisse le champ libre à la réflexion. Entre doute, soulagement, fierté, questionnement, plénitude, c’est un véritable flot d’émotions, propre à chacun, qui nous anime. À deux ou à plusieurs, c’est l’échange qui, de façon tout aussi enrichissante, naît de cette cadence. Rodolphe nous rassure et tente de faire abandonner les peaux de phoques, mais certaines d’entre nous ont trouvé avec elles le moyen de maitriser une glisse encore fort hésitante.
Un soir, dans un refuge, il nous faut prendre une décision. Si nous parvenons à réaliser en un jour ce qui était prévu en deux étapes, nous pourrions passer deux nuits d’affilées dans un même refuge ; ce qui nous permettrait de s’aventurer dans les alentours et de se faire un beau sommet. Mais cela demande d’engloutir 35 km de plats, de lacs et de montées – et tout cela en une journée. Les filles y voient un beau défi, les garçons, au regard du parcours déjà effectué, sont plus réservés quant à nos capacités à le réaliser. D’un commun accord, nous prenons une décision : nous sommes là pour nous dépasser, alors, demain, cette traversée on va la tenter. Nous nous couchons tôt. À l’abri de leur chambre, les garçons cogitent ; ils croient en nous, mais leur côté rationnel prend le dessus et ne nous laisse pas 10% de chance d’y arriver. À l’autre bout du chalet, chez les filles, on se prépare mentalement. Nous ne serions pas peu fières, quand même, de montrer qu’on peut y arriver.
Le lendemain, levé aux aurores, chacun se prépare et avale son porridge. Le départ se fait dans le silence, tout se joue dans les têtes. Exit les peaux de phoques, si on veut y arriver, il va falloir glisser. Les kilomètres défilent, les tout schuss se suivent avec plus ou moins de succès et les lacs se succèdent… avec plus ou moins de solidité. On avance. On avance même vite et on commence à rêver d’y arriver. Mais le plus dur reste à faire, des murs se dressent devant nous, alors on se motive. Ensemble, on place un ski devant l’autre et on continue d’avancer pour finalement atteindre notre objectif. À nous le coucher de soleil du haut de ce sommet !
Cette réussite nous pousse à nous dépasser. Alors, ce voyage, on le finit en off track, parce qu’un groupe ça donne des ailes, parce qu’on en a jamais assez et parce qu’on veut être là ou nul autre n’est passé.
Si vous interrogez les garçons, peut être vous diront-ils qu’au final la seule différence à voyager avec des filles, c’est au niveau de la nourriture. Que ce soit au petit-déjeuner, au lunch, au snack ou encore au souper, vous trouverez toujours deux teams opposés. Le matin, le porridge contre le granola, le midi le fromage de Maredsous contre le peanut butter and jam, aux pauses les fruits secs contre les m&m’s et enfin le soir les waza nature contre les conserves de boulettes de rennes. Mais s’il y a bien un plat autour duquel tout le monde se retrouve, c’est la sauce bolognaise. Que ce soit avec du riz ou avec des pâtes, elle sera votre meilleure amie ; ajoutez à cela une petite soupe enrichie de lentilles et, à la fin, un (deux, trois) morceau(x) sacré(s) de chocolat et vous voilà rassasiés jusqu’au prochain repas.
La conclusion de tout ça, c’est qu’on est prête à y retourner ! Tant pour le vécu que pour le blizzard, qui nous a, tout compte fait, manqué. Parce qu’il faut bien l’avouer, le temps fut aussi clément que l’ont été Rodolphe et Jehan. Un ciel bleu qui ne nous surprenait presque plus lorsque, chaque matin, nous émergions de notre tente, bienheureux de trouver fidèle au rendez-vous la chaleur du soleil, pour parfaire notre réveil. Dans cet engouement pour de tels projets fous, Jehan et Rodolphe sont évidement pour beaucoup. Les pauvres, ils ne savaient pas vraiment dans quoi ils s’embarquaient… Alors, on les remercie vraiment de nous avoir ramenées.
A force de croire en ses rêves, l’homme en fait une réalité.
Hergé (dédicace à Neil Armstrong)
Rodolphe, Jehan et Alice
Eléonore, Clarinde et Marie
© 2026 Récits Cap Expé